Toutes les critiques de C'est ça l'amour

Les critiques de Première

  1. Première
    par Christophe Narbonne

    Claire Burger a l’art du titre explicite : ceux de ses courts métrages (ForbachC’est gratuit pour les filles, coréalisés avec Marie Amachoukeli) et de son premier long (Party girl, coréalisé à trois, avec Samuel Theis en plus) annonçaient d’emblée la couleur. Ne pas se fier cependant au titre de son premier film en solo qu’on pourrait croire péremptoire en l’absence de point d’interrogation. C’est ça l’amour et puis c’est tout. Non. Il faut plutôt l’entendre au sens polysémique de la formule. « C’est ça l’amour » sous toutes ses formes, filiale, sentimentale, sexuelle. Filmique aussi : c’est parce qu’elle aime ses acteurs, qu’elle les connaît intimement (il y a eu un travail d’immersion effectué en amont du tournage), que Claire Burger obtient d’eux des performances bluffantes de naturel et de générosité. Les Dardenne, Pialat, Brizé et autres Kechiche viennent spontanément à l’esprit pour qualifier le style Burger, mélange de chaleur humaine, d’ancrage social et de porosité entre réalité et fiction.

    PÈRE FUSION
    Comme pour marquer un peu plus sa différence avec ses œuvres collectives des débuts, la cinéaste mosellane donne ici le premier rôle à un homme, interprété par un acteur professionnel, là où précédemment elle filmait des jeunes filles ou des femmes mûres jouant leurs propres rôles. La manière change un peu (le casting reste essentiellement composé d’amateurs, la ville sinistrée de Forbach sert toujours de décor), mais pas le résultat, toujours aussi intimement spectaculaire. Bouli Lanners est Mario, un individu un peu gris (comme sa barbe), fonctionnaire dans un centre d’aide sociale, que son épouse vient de quitter après des années de mariage sans relief. Elle l’a non seulement quitté mais lui a laissé leurs filles, Frida, 14 ans, et Niki, 17 ans. Mario doit tout réapprendre : à s’aimer (son amour-propre en a pris un coup) et à s’occuper de ses filles dont on devine qu’il avait délégué l’éducation à sa femme. Pas simple. Frida (la vibrante Justine Lacroix) fait sa crise d’ado et s’interroge sur son orientation sexuelle au contact d’une amie libérée ; Niki (la boule d’énergie Sarah Henochsberg) remet à plus tard son désir d’indépendance pour faire le tampon entre son père et sa soeur qui impute à ce dernier la cause de l’implosion de la cellule familiale.

    TRIOMPHE DE LA MÉTHODE
    C’est moins l’histoire d’une rédemption (on n’est pas dans un film américain) que d’une acceptation. Mario, incapable de gérer sa tristesse, doit se résoudre à s’effacer pour mieux se reconstruire. Pour son épouse, Armelle, même combat : c’est en s’éloignant d’une famille jugée aliénante qu’elle pourra se retrouver en tant que femme, puis en tant que mère – salutaire inversion du paradigme patriarcal. C’est ça l’amour. Vivre une relation ou assurer une transmission dénuée au maximum d’effets toxiques. Claire Burger filme des destins fracassés avec le souci premier de bouleverser sans apitoiement. Une séquence l’illustre de façon exemplaire. Drogué à son insu par Frida (qui lui en veut particulièrement à ce moment du film), Mario est victime d’un énorme malaise qui laisse craindre le pire. Burger choisit alors d’en rire avec le personnage de Nicky, qui prend les choses en main en dédramatisant la situation avec la légèreté qui la caractérise. La stupeur initiale (doublée d’une crainte de pathos déplacé) s’estompe au profit d’un rire libérateur, alimenté par la complicité évidente entre les trois acteurs. Une scène foudroyante de justesse, portée par deux débutantes en état de grâce, qui témoigne d’une écriture sûre et du bien-fondé d’une méthode de travail dont on attend impatiemment les prochains fruits.