Sandra Hüller- festival de Cannes 2023
Shootpix/ Abaca

Avant la soirée du palmarès, on avait échangé avec l’actrice allemande, révélée par Toni Erdmann, au coeur de la Palme et du Grand Prix du Jury 2023. Du jamais vu dans l’histoire du festival !

Quand et comment Justine Triet – qui vous avait déjà dirigée dans Sibyl - vous présente t’elle Anatomie d’une chute et ce personnage de femme écrivain accusée de la mort de son mari ?

Sandra Hüller : On se connaît depuis longtemps toutes les deux. On s’est rencontré à la Berlinale en 2012. C’est pendant Sibyl qu’elle m’a dit que pour son prochain film, j’aurai un personnage plus important. Rien de plus. Et puis un jour, j’ai reçu un mail et un petit mot : « j’espère que tu vas aimer »

Et qu’est ce que vous avez aimé précisément ?

Anatomie d’une chute est un vrai page turner. J’ai lu cette première version en français et malgré tout j’ai été happée. J’ai voulu en faire partie instantanément. Parce que ce film embrasse son époque sur tellement de niveaux. Sur la question de la vérité. Sur la question de qui croire dans des cas aussi complexes. Sur la question des apparences. Sur la question de la judiciarisation de l’intime. Sur la question des rapports dans une famille, dans un couple où la femme réussit plus que son mari. Le scénario de Justine et Arthur Harari a embrassé tous ces sujets avec une subtilité et une profondeur inouïes

SANDRA HÜLLER REGNE SUR ANATOMIE D'UNE CHUTE [CRITIQUE]

Comment avez- vous travaillé à créer ce personnage ?

Le travail le plus important fut celui sur le français avec une professeur du centre Tomatis. Et à travers lui, à travers la manière de prononcer certains mots, j’ai trouvé la réponse à nombre de mes questions. Tourner en français a changé mes habitudes de ce point de vue- là. J’ai et relu des dizaines de fois le scénario, ce que je ne fais jamais en général où je préfère me laisser porter par le plateau et ce qui se passe avec mes partenaires. Car je n’aime pas m’enfermer dans ma bulle. Là, cette langue qui n’est pas ma langue maternelle m’a poussé à revenir sans cesse au scénario, à bombarder Justine de questions

Avez- vous eu besoin de décider dans votre tête si votre personnage est coupable ou non ?

Plus jeune, cette question aurait été essentielle. J’aurais eu besoin de me positionner presque moralement par rapport à elle. Mais plus on avance dans l’âge, plus on comprend, on accepte et on savoure l’ambiguïté, les contradictions qui au fond définissent qui nous sommes tous.

Comment définiriez vous le style de Justine Triet sur un plateau ?

Ce qui me frappe c’est sa transparence. Elle ne cache rien à personne, elle ne manipule jamais les gens en disant à certains des choses qu’elle cacherait à d’autres. Tout le monde a le même niveau d’information. Elle déborde d’une énergie qui peut paraître chaotique – souvent, elle crie même « action » avant même que la caméra ne tourne ! (rires) mais qui se marie à merveille avec l’extrême précision de ses directions et de ses réponses à nos questions. Elle est amoureuse de ses comédiens, on sent à chaque prise qu’elle est impatiente de savoir comment on va transformer la scène écrite.

Qu’est ce que change concrètement dans le fait de tourner en français ?

Tourner dans une langue qui n’est pas la mienne a un côté libérateur pour moi. Cela m’enlève cette obsession de la précision en allemand.


Vous avez dit qu’au départ vous n’aviez aucune envie de jouer dans The Zone of interest, votre deuxième film présenté en compétition à Cannes, où vous incarnez la femme de Rudolf Höss, le commandant du camp de concentration d’Auschwitz. Pour quelle raison ?

Je n’avais aucune envie de passer du temps dans cette partie de l’histoire, dans cette inhumanité. Et puis j’ai vu tellement d’actrices allemandes jouer les Nazies dans des films américains ! Non, vraiment ça ne m’intéressait pas. Et c’est uniquement la perspective de travailler avec Jonathan Glazer qui m’a fait revoir ma position. Le tournage a duré 4 semaines mais au fond ce personnage n’a jamais été présent dans ma tête. J’ai refusé de créer toute connexion avec elle. Je devenais cette femme quand j’enfilais ses habits au matin puis elle disparaissait de mon esprit chaque soir quand je retrouvais mes vêtements à moi. La seule chose ,c’est que je me lavais peu, je n’utilisais pas de déodorant, je voulais que cette femme ait une odeur forte. Mais à aucun moment, je ne l’ai laissée m’atteindre. Tout était purement technique, détaché de tout affect.

Anatomie d’une chute. De Justine Triet. Durée : 2h30. Sortie le 23 août 2023

The Zone of interest. De Jonathan Glazer. Durée : 1h46. Sortie indéterminée

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