Ce qu’il faut voir en salles
L’ÉVÉNEMENT
FATHER MOTHER SISTER BROTHER ★★☆☆☆
De Jim Jarmusch
L’essentiel
Jim Jarmusch revient au film à sketchs, l’une de ses formes chéries, avec cette épure à réserver aux fans les plus extrêmes de sa veine zen et minimaliste.
Il y a trois films dans Father Mother Sister Brother. Le premier, Father, raconte la visite d’un frère et d’une sœur (Adam Driver et Mayim Bialik) à leur vieux père (Tom Waits), vivant au fin fond du New Jersey. Mother dépeint le rendez-vous annuel d’une mère collet monté de Dublin (Charlotte Rampling) et de ses deux filles (Cate Blanchett et Vicky Krieps). Et Sister Brother est consacré au séjour parisien d’un frère et d’une sœur (Luka Sabbat et Indya Moore), venus vider l’appartement de leurs parents décédés. Le film parait d’abord aussi vide que les conversations banales qu’y tiennent les personnages, que les pièces qu’ils occupent, mais on aurait tort de le lui reprocher, puisque c’est ce que Jarmusch recherche : une forme d’absence, de soustraction. Et il faudra s’en contenter. Father Mother Sister Brother est une esquisse au trait tellement fin qu’elle en est presque invisible.
Frédéric Foubert
Lire la critique en intégralitéPREMIÈRE A BEAUCOUP AIME
MA FRERE ★★★★☆
De Lise Akoka et Romane Guéret
Avec Ma frère, Lisa Akoka et Romane Guéret retrouvent, six ans après, leurs héroïnes lycéennes de leur web- série Tu préfères ? le temps d’un été où elles travaillent comme monitrices d’une colonie de vacances dans la Drôme. Et Ma frère fait mouche en tous points, juste récit d’apprentissage et comédie sociale autant que laboratoire sondant une strate entière de la société via un échantillon de ces millions d’enfants qui ne connaissent que les tours bétonnées. Dans Les Pires déjà, la jeunesse défavorisée – du nord de la France, cette fois – passait sous la lunette d’un microscope bienveillant, révélant au passage le talent brut de Mallory Wanecque. Une pulsion de vie plus vraie que nature que l’on retrouve chez Fanta Kebe et Shirel Nataf, “soeurs” d’armes et de cœur à la vie, à la mort. Avec elles, Amel Bent fait ses premiers pas sur le grand écran, flanquée d’Idir Azougli, Suzanne de Baecque et Yuming Hey, trois petits ovnis du cinéma français. Une tripotée de silhouettes cabossées, certainement héritées de Nos jours heureux, si ce dernier avait germé dans les hauteurs des HLM.
Chloé Delos- Eray
Lire la critique en intégralitéLES ECHOS DU PASSE ★★★★☆
De Mascha Schilinski
Prix du Jury à Cannes, Les Echos du passé repose sur le parti pris de sa réalisatrice de laisser les spectateurs se perdre puis déambuler à leur guise dans le travail de fourmi qu’elle a opéré au fil de ses trois années d’écriture, en suivant le fil de son ressenti à l’intérieur du cadre dans lequel elle a circonscrit son récit. Une ferme allemande, dans laquelle on va suivre – en flashbacks et flashforwards – le destin de quatre jeunes filles qui y ont vécu à quatre périodes différentes, des années 1910 à nos jours, en subissant chacune des violences incessantes. A partir de là, Les Echos du passé se déploie comme un voyage aussi fascinant que malaisant. Comme si Mascha Schilinski avait ouvert une boîte de Pandore et que soudain surgissait tout ce que ces jeunes femmes malmenées avaient été contraintes de taire. Le contre-sens aurait été en faire un récit linéaire et scolaire, en prenant soin de bien tricoter chaque histoire. Mascha Schilinski épouse, elle, cette rage rentrée qui enfin se libère en partant dans tous les sens. En quête de nouvelles modalités dans la narration cinématographique. À l’écrit bien sûr mais aussi par un travail hallucinant sur le son et sur l’image, personnages à part entière du film.
Thierry Cheze
Lire la critique en intégralitéLE STUDIO PHOTO DE NANKIN ★★★★☆
De Shen Ao
Le Studio photo de Nankin plonge au cœur du massacre de 1937 à travers l’histoire d’un studio photo réquisitionné par l’armée japonaise. Shen Ao met en scène un engrenage pervers : dans cet endroit, on se met à fabriquer des clichés officiels destinés à célébrer une occupation “harmonieuse”, tandis qu’à l’extérieur, les atrocités s’accumulent. Le film oscille entre la grande fresque du chaos - massacres de foule, rues en panique - et la tension claustro dans l’obscurité du labo. Shen filme l’horreur sans gratuité, mais avec une intensité qui laisse rarement respirer. Et si le final verse dans le mélo patriotique, cette démesure dit autant la volonté chinoise de reprendre en main son récit national que notre inconfort d’Occidentaux face à un cinéma où la dénonciation et l’exaltation se confondent - sans jamais chercher à s’en excuser. En résulte un spectacle aussi puissant que dérangeant. Inoubliable ?
Gaël Golhen
Lire la critique en intégralitéPREMIÈRE A AIME
MR NOBODY AGAINST PUTIN ★★★☆☆
De David Borenstein et Pavel Talankin
C’est un document tout autant qu’un documentaire. Un témoignage rarissime car nécessitant de prendre des risques insensés. Ceux qu’a pris en son âme et conscience le Mr Nobody qui donne son titre à ce documentaire : Pavel Talankin, enseignant, vidéaste et coordinateur d’événements scolaires dans la petite ville russe de Karabash. Ce Mr Nobody against Putin est son carnet de bord en temps de guerre, celle que la Russie a déclaré à l’Ukraine avec son invasion à grand échelle. Avec sa caméra, Talankin montre frontalement la propagande qui a dès lors déferlé dans son établissement scolaire et le danger qu’il y a à refuser de s’y conformer. Ce qu’on voit à l’écran a quelque chose de sidérant, renforcé par le ton plein d’humour et d’auto- dérision (à commencer par sa présentation de Karabash comme la ville reconnue… la plus toxique au monde, preuves à l’appui). Un tel film ne se juge évidemment pas à l’aune de sa qualité cinématographique mais à celle de la trace qu’elle laisse une fois le mot « fin » apparu à l’écran. Elle est immense. A la hauteur du courage d’un homme qui a choisi de parler quand tout vous pousse au silence, à commencer par votre instinct de survie.
Thierry Cheze
TOUT VA BIEN ★★★☆☆
De Thomas Ellis
Dès les premières minutes du film, les profondeurs marines engloutissent l’image. Mais la dangereuse traversée en mer vécue par ces mineurs livrés à eux-même, que Thomas Ellis prend pour sujet, ne sera jamais évoquée frontalement. Seulement par vagues, grâce à un travail du son étourdissant qui en fait un traumatisme de fond. Non, le sujet principal est ailleurs : dans ce documentaire pensé comme une véritable fiction, les cinq adolescents filmés feignent l’ignorance face au dispositif dans lequel le réalisateur les entraîne avec précaution, tandis qu’ils tentent de se construire une vie à Marseille. Évoquer la crise migratoire avec humanité, peu y arrivent. Pourtant, ici, l’humilité du geste artistique de Thomas Ellis vous fera retenir leurs prénoms : Aminata a fui la Guinée, Khalil est originaire d’Algérie et Junior, à l’image de la fratrie Abdoulaye-Tidiane, vient de Côte d’Ivoire. Bien qu’ils ne se rencontrent jamais, ils font preuve de la même détermination face à la barrière de la langue, aux délais administratifs, aux jugements extérieurs ainsi qu’à leurs propres pensées parasites.
Lucie Chiquer
LES LUMIERES DE NEW- YORK ★★★☆☆
De Llyod Lee Choi
Découvert à la Quinzaine des cinéastes à Cannes, le premier long de Llyod Lee Choi dialogue avec L’Histoire de Souleymane. Il met lui aussi en lumière l’un de ces forçats invisibilisés de l’ubérisation à tout crin de nos sociétés : Lu, un livreur de repas arrivé de Chine à New- York dont le rêve d’ouvrir son restaurant va se fracasser sur la dure réalité d’un quotidien parsemé d’humiliations devenu une course pour ne pas sombrer sous le poids du surendettement. Et si on ne retrouve pas l’incroyable tension permanente qui traversait le film de Lojkine, Les Lumières de New- York nous emmène ailleurs quand Lu est rejoint à New- York par sa femme et leur toute jeune fille à qui évidemment il a menti sur sa situation. Le rythme décélère comme si, prenant conscience de l’impossibilité de leur mentir et se mentir, Lu acceptait son sort. Sans cri, ni larmes. Sans que le rêve ne tourne au cauchemar mais épouse une réalité implacable. Avec une absence de pathos facile qui le grandit.
Thierry Cheze
ANIMUS FEMINA★★★☆☆
De Eliane de Latour
« Au départ, je pensais qu’il fallait un chef op animalier (…) mais j’ai vite compris que ce n’était pas le même métier : affût, matériel de cosmonautes, esthétique Walt Disney ou Géo... Or c’est le mystère qui nous tient en éveil : un œil, une patte, un flou suffisent à faire surgir une présence. », explique l’anthropologue et réalisatrice Eliane de Latour en guise d’intention de son nouveau documentaire Animus Femina. Et de fait, l’idée ici n’est pas d’humaniser les animaux (cf. Disney) mais de rétablir un lien perdu avec eux. Ce lien quatre femmes l’incarnent ici. Elles réparent, soignent, écoutent et ensemble partagent une même vision d’un monde dont la course folle abîme tout. Vétérinaire, chercheuse, artiste et ermite, ces « animus femina » offrent un portrait composite et amoureux de tous les habitants de la terre. La beauté du film tient autant à la force des témoignages en action que d’une élévation par l’image et les multiples sons au sein desquels se lovent les accords planants du musicien anglo-italien Piers Faccini. Et au-dessus de tout émerge le bruit sourd d’un cri d’alarme.
Thomas Baurez
Retrouvez ces films près de chez vous grâce à Première GoPREMIÈRE A MOYENNEMENT AIME
PILE OU FACE ★★☆☆☆
De Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis
Du même duo de cinéastes italiens nous étions restés sur la sidération laissée par La Légende du roi Crabe en 2022, récit d’aventures illuminées en Terre de Feu. On raccorde sans mal dans les premiers instants de ce Pile ou face, anti-western qui choisit lui aussi la tangente en pleine nature pour y trouver une sorte d’aube originelle. Et là où leur précédent long-métrage parvenait à créer une mythologie sur un espace vierge (du moins envisagé comme tel), celui-ci se sert de la figure encombrante de Buffalo Bill (John C. Reilly sur mesure) pour désacraliser la légende de l’Ouest. Le film se place donc sur un monde supposément en trompe-l’œil. Au centre du récit, on suit la fuite d’une jeune femme (Nadia Tereszkiewicz) en quête d’évasion auprès d’un beau buttero (Alessandro Borghi). Si la mise en scène fiévreuse parvient créer une certaine étrangeté, le récit plus anecdotique nous ramène implacablement sur le plancher des vaches. Dommage.
Thomas Baurez
RIEN N’EST OUBLIE ★★☆☆☆
De Andréa Ceriana Mayneri et Edie Laconi
Il existe des milliers de façons de faire du documentaire. Andrea Ceriana Mayneri et Edie Laconi, e en apportent une nouvelle preuve Rien n'est oublié où ils multiplient les angles pour appréhender au plus juste la richesse de son sujet, l’histoire politique récente de la Centrafrique et l’épineuse question de la mémoire qui passe notamment par ses biens culturels. Alors : indécision ou refus de choisir ? En tout cas, les effets produits par ce film qui se voudrait à la fois intime, enquêteur, observateur et actif dans sa démarche décoloniale, apparaissent forcément relatifs. On retiendra peu de choses de la vie à Bangui, la capitale du pays, et tout aussi peu d’images de son musée national. Les témoignages des habitants justifient en partie ce sentiment — les faits sont encore récents et douloureux. Toutes ces questions soulèvent un sentiment qui travaille à tous les niveaux, bons comme mauvais : une impasse.
Nicolas Moreno
L’ACADEMIE DES SECRETS ★★☆☆☆
De Joachim Olender
Ce documentaire s’intéresse à Jean- Louis Schefer, historien d’art et philosophe, auteur d’une œuvre majeure sur la peinture et le cinéma (décédé en 2022 à 83 ans alors que ce film était encore en production). Et plus précisément à l’Académie des secrets qu’il avait créé avec des règles pour le moins singulières : personne ne savait qui en faisait partie et il ne prévenait jamais ceux qu’il en excluait. Ce qui explique qu’elle ne s’est jamais réunie ! La présentation par l’intéressé de ce système qu’il avait inventé semble promettre un documentaire épousant sa malice. Mais il n'en sera hélas rien. Car Joachim Olender semble avoir choisi de faire entendre sa parole (et celle de ceux qui lui furent proches) sans un effort même minimal de pédagogie. Et si on ne connaît pas sur le bout des doigts l’homme et son œuvre, on reste à la porte de ces deux (trop longues) heures avec un sentiment de frustration immense tant ce qui s’y dit semble brillant et passionnant. Un format plus court destiné à une chaîne de télé et plus généreuse dans son ouverture aux profanes aurait semblé plus pertinent.
Thierry Cheze
Et aussi
Premières lunes, de Mélanie Melot
Red bird, de Thomas Habibes, Houssam Adill et Alexandre Laugier
Reprises
City on fire, de Ringo Lam
In the soup, d’Alexandre Rockwell
Le Sud, de Victor Erice







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