Dupont Lajoie
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Figure d’un cinéma engagé et franc-tireur l’auteur de Dupont Lajoie, Le Juge Fayard ou encore Canicule est mort à l’âge de 86 ans. Portrait.

"Faire politiquement des films plutôt que des films politiques…" affirmait Jean-Luc Godard dans ses Histoire(s) du cinéma. Une façon de dire que ce n’est pas tant le sujet des films qui fait acte de résistance mais la façon de les faire. Où placer Yves Boisset, tout juste décédé à l’âge de 86 ans, qui aura fait des scénarios une arme propre à déranger la société dans laquelle ils se trouvaient mis en image ? Avant même de questionner la valeur de son auteur, on déroule les médailles : premier cinéaste à se coltiner les fantômes de La guerre d’Algérie (R.A.S en 1973), spécialiste des sujets touchy, au choix : L’Affaire Ben Barka (L’attentat, 1972), le racisme décomplexé (Dupont Lajoie, 1975), les liaisons sulfureuses entre pouvoir et truands (Le Juge Fayard dit "Le Sheriff", 1977) ou encore la télé-poubelle (Le Prix du danger, 1983)…

Pour Yves Boisset, le cinéma se devait donc d’être synchrone avec l’actualité et dénoncer ce qui pouvait l’être en temps réel. En cela, il était plus Américain que Français, un Alan J. Pakula made in France si on veut. Et quand la production cinématographique sera trop frileuse pour ses pamphlets, c’est du côté du petit écran qu’il essaiera de prêcher la bonne parole de l’insoumis.

Enfant pendant la Libération de Paris – il est né en 1939 - donc à cheval entre euphorie et chaos, Boisset ne pouvait qu’imaginer sa vie comme une fièvre qu’on ne cherche pas à soulager. Plus Midi-Minuit que Cahiers du cinéma, c’est par le (mauvais) genre qu’il s’affirme d’abord en qualité de critique avant de s’emparer d’une caméra pour faire comme les copains. A la fin des années soixante pointer un objectif quelque part c’est se faire le témoin d’un monde qui lutte. Avant ça il aura fait ses armes auprès de Jean-Pierre Melville qu’il assiste sur L’aîné des Ferchaux mais aussi Leone (Le Colosse de Rhode), De Sica (Un monde nouveau), Freda (Quand l’heure de la vengeance sonnera… )… Un tel compagnonnage traduit cette idée d’un cinéma sans compromis et volontiers impur, comprendre sans forfanterie.

Il a débuté sa carrière de réalisateur en signant un film de série, Copland sauve sa peau (1968), copro italo-française où tout le monde, des interprètes aux techniciens, y trouvaient le compte qu’il voulait. C’est avec le film suivant que Boisset sort l’artillerie lourde. Cran d’arrêt (1970) est un drame sur fond d’euthanasie et de suicides déguisés. Difficile de démêler sous la prose d’Antoine Blondin auteur du scénario, la part conservatrice d’une histoire où plane l’ombre du cinéma de Cayatte. Et puis une première consécration en forme de bravade avec Un Condé (1970) qui connaît les foudres de la censure pour son portrait à l’acide d’une police corrompue et ultra-violente.

La décennie seventies sera celle de tous les coups d’éclats, à faire passer son œuvre pour un complément de programme à l’émission de débat d’Armand Jammot, Les Dossiers de l’écran créée justement en 1972 comme pour mieux accompagner les saillies d’une œuvre énervée.

Parmi les sommets, citons Dupont Lajoie, plongée dans une France populo raciste où le Nord regarde le Sud avec des couteaux dans les yeux et du venin dans la bouche comme en témoigne ce dialogue : "Vous êtes bien payés?", "Au même tarif que les Français !", "Et il y a beaucoup de Français qui travaillent avec vous?", "C'est-à-dire que, à ce tarif-là, faut bien dire qu'il n'y en a pas tellement."

On aime aussi Un Taxi Mauve (1977) et son casting azimuté : Charlotte Rampling, Philippe Noiret, Peter Ustinov et Fred Astaire, tourné alors que Boisset craignait pour sa sécurité et celle des siens après la réception de son Juge Fayard par les sbires du SAC, la milice de Charles Pasqua.

Preuve que c’est avec le feu qu’Yves Boisset envisageait son art. L’homme qui vomissait les tièdes avait baptisé ses mémoires, La vie est un choix.

Le prix du danger
UGC Distribution