Cinéma Spéculations, de Quentin Tarantino : une autobiographie déguisée en essai sur le cinéma
Flammarion/ABACA

A travers une collection d’analyses de films des années 60-70, le réalisateur poursuit un travail de remémoration personnelle entamé avec Once upon a time in Hollywood.

Dans un numéro récent des Cahiers du Cinéma, James Gray formulait une hypothèse intéressante à propos de Once upon a time… in Hollywood, dernier film en date de Quentin Tarantino : "Ma théorie, disait-il, c’est que le film de Tarantino parle en fait de son désir d’avoir été cinéaste à une époque où les films comptaient davantage." Outre que cette phrase en dit sans doute autant sur Gray lui-même que sur Tarantino, on pourrait la reprendre presque à l’identique pour synthétiser Cinéma Spéculations, le très attendu premier bouquin de Tarantino en tant que critique de cinéma, qui paraît cette semaine en France : "Un livre qui parle de son désir d’avoir été critique à une époque où les films comptaient davantage".

Compilation d’essais survoltés consacrés à des films américains phares des seventies (L’Inspecteur Harry, Délivrance, Rolling Thunder…), l’ouvrage est en effet également une ode à la critique elle-même : l’un des chapitres les plus frappants est ainsi un éloge de Kevin Thomas, critique au Los Angeles Times dans les années 70, qui écrivit des textes décisifs, selon QT, sur Supervixens de Russ Meyer ou L’incroyable alligator de Lewis Teague.

De la même façon qu’il ressuscitait le Los Angeles de 1969 dans Once upon a time… in Hollywood, Tarantino reconstitue dans Cinéma Spéculations l’époque bénie où lire sur les films étaient aussi important que de les voir. Et entame ainsi un dialogue, à travers le temps et l’espace, avec ses critiques préférés : Kevin Thomas, donc, mais aussi la légendaire Pauline Kael, dont l’âge d’or correspond à ces années-là. Dans le documentaire Qui a peur de Pauline Kael ?, sorti récemment dans les salles françaises, on entendait la vénérée journaliste du New Yorker expliquer que si elle n’avait jamais ressenti le besoin d’écrire d’autobiographie, c’est parce que son existence entière étaient contenue, en filigrane, dans ses textes critiques.

Quentin Tarantino - Once Upon a Time in... Hollywood
Sony Pictures

Tarantino a retenu la leçon, en bonne "Paulette" (le petit nom qu’on donne aux Etats-Unis aux disciples de Pauline). Entre des considérations énamourées sur le star power de Burt Reynolds, un compte-rendu minutieux de la production de Guet-apens, et des spéculations uchroniques (« Et si Taxi Driver avait été réalisé par Brian De Palma ? »), son livre est truffé de notations personnelles qui, toutes mises à bout, dessinent un portrait du petit Quentin au temps du Nouvel Hollywood, exposé très jeune à l’ultra-violence des films de Peckinpah, Siegel et les autres, gamin ayant grandi sans père et cherchant dans les films des figures d’identification masculines.

Le dernier chapitre est un portrait de Floyd Ray Wilson, un Afro-Américain qui louait une chambre chez les Tarantino à l’époque, un fou de western qui planta dans l’esprit de Tarantino la graine qui allait le mener à Django Unchained. Un fantôme du passé qui, au fil des pages, s’impose en pure créature tarantinienne. Erudit, frimeur, pas fiable, tchatcheur irrésistible : l’ancêtre de Jules Winnfield, d’Ordell Robbie et des "bad motherfuckers" qui peuplent la filmo de QT. D’ores et déjà un incontournable du bestiaire de l’auteur de Pulp Fiction. C’est sans doute ce qui le distingue le plus de Kevin Thomas et Pauline Kael : même quand il raconte sa vie et dissèque les films des autres, Tarantino a encore un peu de mal à ne pas faire du cinéma.

Cinéma Spéculations, de Quentin Tarantino, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Flammarion, 440 pages, 25 euros.

On connaît le titre et la date de tournage du dernier film de Quentin Tarantino