Deux ans après la fin magistrale de Succession, Jesse Armstrong revient avec une comédie noire pour HBO (à voir sur Max en France) sur les dérives de la Silicon Valley et l’arrogance des ultra-riches. Rencontre avec le créateur britannique, qui passe pour la première fois derrière la caméra.
On l’avait quitté au sommet, après un final de Succession déjà entré dans la légende du petit écran.
Jesse Armstrong fait aujourd'hui son retour avec Mountainhead, son premier long métrage de réalisateur, qu'il a écrit, tourné et monté en un temps record (à voir en streaming sur Max). Un huis-clos acide et quasi burlesque — où le pouvoir, la tech et la folie des grandeurs s’entrelacent dans un décor à couper le souffle. Le créateur britannique nous raconte son ambition, ses obsessions et cette production express. Rencontre.
PREMIÈRE : Dites-moi d'abord où je peux acheter cette maison absolument incroyable ! Elle existe vraiment ?
JESSE ARMSTRONG : Pas d’intelligence artificielle ou de CGI. C’est une vraie maison dans l’Utah, pas très loin de Park City, là où se déroule le festival de Sundance. Il y a plein de riches banquiers qui vivent là. C’est assez dingue comme bâtiment, je l’avoue. Quand la production l’a trouvée, ils m’ont appelé en disant : "Je crois que c’est la bonne. Elle est parfaite. Mais elle me déprime tellement…" Ils ont eu une réaction presque épidermique, presque psychique à cet endroit énorme, encastré dans la roche, dans la montagne. On a l’impression qu’il absorbe toute votre énergie. Non mais sérieux, il y a une salle de basket dans cette maison ! Forcément, ça génère une forme de répulsion devant ce genre de construction tellement outrancière, tellement chère… Et du coup, ça devient un personnage à part entière dans notre histoire.
Vous avez présenté le projet Mountainhead à HBO il y a à peine six mois et le film sort aujourd’hui… C'est fou non ?
Oui, je crois avoir présenté l’idée à Casey Bloys (le patron de HBO) en décembre dernier. J’ai tout écrit en janvier. On a fait la préproduction en février. On a tourné une vingtaine de jours entre mars et avril. Et après, il y a eu le montage. Je me souviens avoir montré le film en avant-première à New York quasiment en sortant du studio de montage, avec la cassette sous le bras.
Pourquoi fallait-il que la production se fasse aussi rapidement ?
C’est mon premier film en tant que réalisateur et j’avais peur, je crois. Il fallait que ça aille vite pour que je me jette dedans entièrement, sans avoir trop le temps d’y penser. Et puis il y avait une sorte d’urgence, compte tenu du sujet. C’est très lié au monde actuel. Je ne pense pas que le monde va changer radicalement dans les prochains mois, mais je tenais à ce qu’on fasse le film dans le même climat informationnel, dans la même atmosphère culturelle que celle dans laquelle vivent aujourd’hui les spectateurs.
Il y a des avantages et des inconvénients à tourner aussi vite ?
Pour moi, c’était surtout une bonne chose. On a tourné de la même manière qu’à l’époque de Succession. Donc je savais où j’allais. Et surtout, je savais dès le départ le ton que je voulais pour Mountainhead. Or, c’est souvent ce qui prend le plus de temps à établir dans une production. Là, on n’a pas eu le temps de trop se questionner ou de tout reconsidérer. L’écriture, le montage, tout a suivi la voie imaginée dès le départ et ça m’allait très bien. Sur le tournage, on a quand même eu le temps de refaire des prises, de tenter des choses. Mais comme c’est un huis clos, cela a facilité les choses.
Comment avez-vous réussi à faire signer Steve Carell dans un timing aussi court ?
J’ai eu de la chance, parce que j’ai écrit son personnage en pensant à lui. Je l’ai appelé alors qu’on cherchait encore la maison et que le script n’était pas fini. Je n’avais pas beaucoup de détails à lui donner sur son rôle. Je l’ai appelé, et il a dit oui. Il a été le premier à accepter. À partir de là, tout est devenu plus simple.
Pourquoi avez-vous décidé de vous lancer aujourd’hui dans la réalisation ?
J’aurais bien aimé essayer à l’époque de Succession, mais j’étais très occupé par l’écriture. Mark Mylod a dirigé la plupart des épisodes (16 au total, NDLR) et il était parfait. On avait développé une collaboration idéale. Je crois que ça aurait été arrogant de ma part de dire : "Je vais prendre le relais pour tel épisode." Et puis, en tant que producteur, j’étais sur le plateau, je pouvais expliquer directement aux acteurs comment je voyais les choses, sans avoir besoin d'être dans la chaise du réalisateur. Mais j’avoue que là, diriger des acteurs qui jouent ce que j’ai écrit, c’est un sentiment très particulier. Je ne serai jamais un réalisateur "arty", qui fait dans l’esthétique pure. Ce que j’aime vraiment, ce sont les acteurs. Mon envie, c’est surtout de les mettre dans les meilleures conditions pour capter leurs performances. Je n’ai rien contre un joli plan, mais je suis plus intéressé par la manière dont on filme une forme de réalité, une vérité derrière les dialogues.
Mountainhead, c’est une comédie selon vous ?
Absolument. C’est totalement une comédie. Une comédie noire. Ce que Succession n’était pas. Il y avait des répliques cinglantes et amusantes, mais c’était vraiment un drame.
Par rapport à Succession, c’est aussi beaucoup plus cynique, non ?
Ah oui ? Vous trouvez ? C’est intéressant. Je ne pensais pas que vous diriez ça, mais je comprends totalement votre point de vue. Je dirais que ces quatre milliardaires vivent dans leur bulle. Ils sont dans leur tête, totalement déconnectés du reste du monde, bien plus que dans Succession. Ils sont persuadés, sur un plan philosophique, que leur façon de penser doit s’imposer au monde et va le changer. Du coup, on va plus loin dans la folie que ce qu’on pouvait se permettre dans l’univers très pragmatique de Succession.
Sur un plan éthique, que cherche à dénoncer Mountainhead ?
Pas tant de choses que ça, au fond. Il y a plein d’idées qu’on développe, bien sûr. J’avais envie de mettre en scène ces gens de la Silicon Valley qui parlent tout le temps et qui dominent la culture mondiale actuelle. À l’époque du Gilded Age américain (à la fin du XIXe siècle), on ne savait pas trop qui étaient ces ultra-riches comme Rockefeller ou JP Morgan. Aujourd’hui, les ultra-riches s’interviewent entre eux dans des podcasts, ils font des TED Talks. Les Mark Zuckerberg ou Elon Musk nous racontent leurs vies. Leur voix est partout. Il y a un moment où la confiance en soi devient de l’arrogance. Je crois que c’est surtout de ça que parle mon film.
Le réseau social du film s’appelle Traam. On croit parfois entendre "Trump"… C’est fait exprès ou c’est juste moi, en tant que spectateur français ?
Non, ce n’est pas du tout fait exprès (rires). On a cherché pas mal de noms pour ce réseau social. Ce n’est pas simple, car il faut que le service juridique les valide. Et 95 % des noms que vous trouvez sont déjà des marques déposées…
D’où vous vient cette fascination pour les ultra-riches ?
Votre question est justifiée ! (rires) C’est vrai que je n’arrête pas d’y revenir. Je vous assure que ce n’est pas pour pouvoir traîner dans leurs immenses maisons... C’est surtout parce que je suis très intéressé par le pouvoir. Le pouvoir des médias, notamment. Journaux, télé, réseaux… Quand on se demande comment s’informent nos concitoyens au quotidien, on réalise qu’on vit tous dans un monde façonné par les entreprises de réseaux sociaux.
D’ailleurs, l’histoire de Mountainhead pourrait se dérouler dans un recoin de l’univers de Succession, non ?
Non, je ne crois pas. Ce n’est pas la même ambiance. Le ton pousse vraiment les curseurs plus loin. Peut-être que Lukas Matsson, le PDG de la tech incarné par Alexander Skarsgård dans la série, pourrait en faire partie. Je me suis même posé la question à un moment dans l'écriture. Mais je crois que cela aurait été trop confus pour le public. Il fallait que ce soit un autre univers.
Comment se sentirait Logan Roy dans ce groupe de milliardaires, selon vous ?
Ah, je crois qu’il ne les aimerait pas du tout ! (rires) Autant, Logan n'a pas peur de mentir au besoin. Mais il déteste les gens qui disent des conneries et qui se voilent la face. Et les quatre de Mountainhead se mentent totalement à eux-mêmes en pensant qu'ils ont le droit, philosophique, de faire tout ce qu'ils veulent. Logan, malgré tous ses défauts, n'était pas du tout dans cet esprit-là. En revanche, Tom s'intègrerait certainement très bien dans ce cercle ! (rires) Il est tout à fait du genre à croire à ses propres conneries.
Quels sont vos projets après ce film ?
Il n’y aura pas de suite à Mountainhead, ce n’est pas prévu. Je vais peut-être continuer à réaliser, mais je ne sais pas encore quoi. Je suis dans cette phase très agréable où je peux prendre le temps de réfléchir à mes options. J’écris des choses. Et peut-être que ce ne sera pas sur des gens riches cette fois...
Mountainhead, à voir sur Max en France, le 1er juin 2025







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