Pixar Pete Docter
Disney/Pixar/Festival d'Annecy/F. Murarotto

Entretien au Festival du film d’animation d’Annecy avec le réalisateur et directeur créatif de Pixar, entre souvenirs de Toy Story et réflexions sur l’avenir du studio.


PREMIÈRE : J’ai été agréablement surpris par l’annonce d’un nouveau film original avec Gatto. J’avais peur que Pixar se contente désormais de faire des suites à la chaîne…
PETE DOCTER :
Pendant un certain temps, nous avons fait deux originaux pour une suite. Désormais, on vise le un pour un, ce qui devrait nous donner la possibilité de jouer avec beaucoup de nouvelles choses, mais aussi de revisiter ou d’approfondir des personnages et des univers plus anciens. Ça me semble être un bon équilibre.

En parlant d’équilibre, comment avez-vous trouvé le votre depuis 2018 et votre prise de fonction de directeur artistique de Pixar ?
Je ne dirais pas que j’ai trouvé l’équilibre, mais je pense que je me suis habitué à la situation. Je n’ai plus autant de noeuds au ventre qu’à l’époque (Rires.)

Quand vous êtes arrivé chez Pixar, l’impulsion créative venait d’un petit comité d’hommes blancs. Les choses sont désormais bien différentes et je me demande ce que cela a changé pour l’entreprise et les films qu’elle produit ?
Je dois quand même préciser que quand j’ai commencé en 1990, j’étais le dixième animateur à rejoindre le groupe et il y avait pas mal de diversité pour l’époque. On comptait notamment un certain nombre de femmes dans nos rangs. Mais l’animation, c’est vrai, a longtemps été composée majoritairement d’hommes blancs. Et soyons honnêtes le changement a été très lent… Récemment, surtout après le départ de réalisateurs qui étaient là depuis de le début, on s’est rendu compte qu’on devait chercher plus activement de nouvelles voix. Des gens différents, avec des idées différentes. Il y a toujours du boulot à faire de ce côté-là, mais il faut noter l’évolution. Et l’animation, dans un monde parfait, transcende les origines ethniques : on se met dans la peau d’un crayon, d’une voiture, d’un monstre, que sais-je. C’est un excellent prétexte pour partager l’expérience de quelqu’un d’autre, que ce soit tant que créateur ou spectateur.

Pixar à Annecy
ANNECY FESTIVAL/T. Jaffre

Les films Pixar partaient souvent d’un thème universel pour toucher un large public. Et j’ai l’impression que, désormais, les scénarios des films originaux viennent d’une expérience très personnelle et visent l’universalité à travers elle.
C’est un constat tout à fait exact. Au début, on était à la recherche de concepts que tout le monde pouvait comprendre, de croyances communes. Par exemple : « Il y a des monstres dans mon placard » ou « Mes jouets prennent vie quand je ne suis pas là ». Et comme on a reçu beaucoup de compliments, on s’est presque exclusivement concentrés sur ce genre de concepts. Mais il reste très important pour nous qu’il y ait une grande idée, une accroche qui happe immédiatement. Parce qu’au final, quoi que tu fasses, tu finis toujours par parler de toi, de l’expérience humaine, du fait d’être vivant, de ressentir. L’animation et la narration en général sont des choses trop complexes pour être totalement contrôlées à l’avance. Il faut laisser l’instinct, le côté animal, s’exprimer. Il faut que ça prenne vie, que ça déraille un peu.

Quelle était votre ambition pour le studio quand vous avez pris la tête de Pixar après le départ de John Lasseter ? Vous aviez un plan précis ?
Je rêvais d’un monde où chaque artiste aurait les moyens de fabriquer son propre film, à sa façon. Où chacun ferait des œuvres très différentes, très personnelles. Et puis j’ai compris qu’on a tous des limites et qu’on a absolument besoin des autres. Il y a des moments où tu es perdu, et où quelqu’un doit venir t’aider à t’en sortir. Moi, sur Monstres & Cie, c’était John (Lasseter) et Andrew (Stanton) qui sont venus me tendre la main pour réécrire des choses. Mais personne n’ose dire qu’il a besoin d’aide, parce qu’on veut tous prouver qu’on peut se débrouiller seul. Sauf que ça ne marche pas comme ça. Il faut trouver une harmonie entre liberté artistique - garder la vision initiale - et collaboration, pour ne pas tomber dans quelque chose de « corporate » et insipide.

Annecy 2025 - On a vu le début (fou) de Toy Story 5, des images de Zootopie 2 et du coolissime Hoppers

Cette année, Toy Story fête ses 30 ans et le cinquième volet est dans les tuyaux. Comment abordez-vous la gestion sur le long terme d’une telle franchise, surtout après un spin-off, Buzz l’éclair, qui n’a pas eu le succès attendu ?
(Rires.) Ça semblait logique à l’époque de faire Buzz l’éclair... Mais bon. Le vrai défi, c’est que le public a des attentes, il veut revoir certaines choses, et en même temps, il veut être surpris. Si tu lui donnes exactement ce qu’il attend, il va s’ennuyer et c’est bien normal. Mais si tu le surprends trop, il ne reconnaît plus l’univers. Donc il faut naviguer entre les deux. Un bon exemple est la scène d’ouverture de Toy Story 5 qu’on a montrée à Annecy : tout le monde s’attend à ce que ce soit une séquence de jeu, parce que c’est ce qu’on a établi dans les quatre précédents. Et à la place de ça, bam ! On arrive avec une scène qui n’a rien à voir. J’espère que le reste du film saura trouver cet équilibre.

Lors de votre présentation à Annecy, vous avez mentionné que Disney n’avait pas voulu de la première version de Toy Story. Vous pouvez nous en dire plus ?
À leur décharge, les personnages étaient un peu trop naïfs. Trop gentils, trop innocents. Les retours qu’on recevait du studio disaient qu’il fallait plus de tranchant. On entendait souvent le mot « juvénile ». Alors on a essayé de comprendre ce que cela voulait dire. Et après correction… on est allés trop loin. Woody était devenu un vrai salaud (Rires.). Au point qu’au bout de 20 minutes, n’importe qui aurait voulu arrêter le film. Une vraie leçon. Sur chaque film, on cherche le juste milieu. Trop ceci, pas assez cela… jusqu’à trouver le bon dosage.

Toy Story 5
Disney / Pixar

Est-ce qu’il est envisageable que Pixar lance une nouvelle branche de films d’animation destinés aux adultes, peut-être des choses plus violentes ou graphiques ?
(Rires.) Je ne pense pas. Pas parce que le public n’est pas prêt, mais parce que ce n’est pas mon goût personnel. Je n’aime pas les films très violents. Bon, évidemment, une dose de violence peut servir une histoire, mais ce n’est pas ce qui nous attire. Ceci dit, certains projets à venir vont, je pense, repousser un peu les limites de ce qu’on imagine être « un film Pixar ».

Le streaming est devenu un enjeu essentiel pour Disney. Comment gérez-vous aujourd’hui la frontière films et séries ?
Pendant un moment, tout passait par Disney+ à cause du Covid. C’était devenu la priorité. On nous a demandé de lancer Win or Lose et Rêves productions, des projets pensés spécifiquement pour le streaming. Et ça nous a forcés à casser un peu nos habitudes de narration en trois actes. Là, chaque épisode pouvait être une histoire en soi, et Win or Lose et Rêves productions ont pris des chemins bien différents concernant la narration. L’autre défi, c’était aussi le budget : moitié moins qu’un long-métrage. Alors on a dû être créatifs. Et aujourd’hui, ces leçons-là nous servent pour faire plus avec moins sur les films. Mais on naviguait un peu à vue au départ sur le streaming, et Disney a compris que pour qu’une série soit rentable, il fallait qu’elle rentre dans une case budgétaire bien précise. Donc on est revenus en priorité presque exclusive sur les longs-métrages, ce qui est cool (Rires.). Et puis on a compris qu’un gros succès en salles entraîne généralement un succès en streaming.

Win or Lose Pixar
Pixar

Jared Bush, le directeur artistique de Disney, me disait qu’il existe une sorte de collaboration entre Disney et Pixar, puisque vous regardez les montages préliminaires les uns des autres. Qu’est-ce que ça vous apporte ?
Ce que j’aime quand je vais chez Disney, c’est que je peux voir mon propre travail sous un autre angle. C’est comme une réalité alternative. Je me dis : « Ah tiens, le Andrew Stanton de cet univers est telle personne. » (Rires.) Et quand je repars de là, j’ai les idées claires, ou au moins différentes. Et puis, on sait lire un film encore brut. On comprend à quel moment il en est de sa fabrication. Si on est à neuf mois de la sortie, on ajuste nos retours en fonction. Ce système de visionnage croisé est un outil génial.

On ne peut pas se quitter sans que vous nous parliez un peu de Gatto, prévu pour 2027. Qu’est-ce qui a été le déclencheur, et comment s’est imposée cette direction artistique singulière, très différente de ce qu’on associe d’ordinaire à Pixar ?
Comme souvent, tout est parti d’un concept accrocheur. Cette idée d’un chat qui vit sa dernière vie et fait un mauvais choix... et ensuite ? Où va-t-il ? Que fait-il ? L’histoire qu’Enrico Casarosa nous racontait était tellement prenante qu’on s’est tous dit : « OK, je veux connaître la suite. » Et naturellement, à partir de là, l’équipe a commencé à explorer un style visuel un peu différent. Enrico et Daniela (Strijleva, cheffe déco), qui avaient déjà travaillé ensemble sur Luca, voulaient aller vers quelque chose de très spécifique. Le film a vraiment pris forme autour du décor vénitien, c’est à travers la ville qu’il a trouvé son identité. C’est expressif, très incarné. C’est ce que l’animation peut faire de mieux. On n’est pas dans le photoréalisme – même si j’adore ça aussi – mais dans une forme qui vous prend aux tripes et semble vous dire : « Voilà ce que je ressens. »

Le nouveau film Pixar, Elio, est aujourd’hui dans les salles.