L’acteur de 32 ans ne cesse de crever l’écran par sa présence souveraine. Après Le répondeur où il prenait la voix de Denis Podalydès, il incarne un entrepreneur dans Météors. Rencontre.
Salif Cissé est apparu sur nos radars en pleine crise du Covid alors que les salles ne savaient plus très bien où donner de la tête. A l'abordage de Guillaume Brac, film de vacances tourné avec des élèves du Conservatoire de Paris était une échappée belle dans la grisaille. Au centre du cadre, la douceur du personnage de Chérif (Salif Cissé), à priori le plus effacé sautait immédiatement aux yeux. Il y avait une poésie dans le regard, une sérénité dans les gestes, une électricité qui montait tout de suite d'un cran...
Depuis l'acteur a fait son chemin: du théâtre (son premier amour), des séries (OVNI(s); Irma Vep, Lupin...), de la radio (Moins de 10k une émission consacrée aux jeunes talents sur le Mouv') et du cinéma et une première réalisation avec le court-métrage Alliés (2023). Il décroche le premier rôle au côté de Denis Podalydès dans Le Répondeur de Fabienne Godet (2025), une comédie où il fait montre de surprenants dons d'imitateur. Le voilà aujourd'hui dans Météors d'Hubert Charuel et Claude Le Pape, troisième larron de cette comédie-dramatique autour de jeunes gens exposés à des déchets radioactifs. Cela valait bien un petit coup de fil pour en savoir un peu plus. On commence par les planches...
Première : Vous jouez actuellement dans une pièce. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Salif Cissé: Il s’agit d’une adaptation française de Barber Shop Chronicles, spectacle créé initialement au National Theatre de Londres. L’action se déroule dans des salons de coiffure afro. L’auteur, Enua Ellams, s’est rendu compte que ces hommes d’origine africaine se confiaient parfois plus à leurs coiffeurs qu’à d'autres proches. Certains de ces coiffeurs suivent d’ailleurs des formations en psychologie pour mieux accueillir la parole.
Est-ce que ce sujet vous touche personnellement ? Avez-vous connu ces salons ?
Enormément. J’ai grandi dans ces salons-là. J’ai la chance par l’exercice de mon art d’exprimer mes émotions, mais j’ai beaucoup d’amis pour qui c’est plus difficile. Le salon était un des rares endroits où ils peuvent discuter librement de certains sujets, parfois plus facilement qu’avec leurs parents ou leurs proches.
Justement, parlez-nous un peu de votre propre parcours familial. Vous avez grandi dans quel environnement ?
J’ai grandi en banlieue parisienne au sein d’une famille heureuse. Ma mère est sénégalaise, mon père malien. J’ai trois sœurs, j’étais donc le seul garçon. J’avais tendance à beaucoup m’isoler du coup je me plongeais beaucoup dans mon imaginaire. Je regardais beaucoup de films, je lisais, je jouais à des jeux vidéo… C’est là que je me sentais bien. J’aimais vraiment être dans ma bulle. Pas parce que je me sentais exclu, mais parce que j’aimais ça. J’étais bien dans ma solitude.
Comment avez-vous découvert le théâtre ?
Au lycée. Ça a été une révélation. Avant ça, je n’en avais jamais fait ni même assisté à une représentation. Et puis un jour, j’ai essayé, ça m’a frappé comme une douche froide. C’était immédiat. Les autres ont remarqué quelque chose en moi et m’ont encouragé. Je me suis laissé convaincre, je ne voulais plus m’arrêter.
Avez-vous ressenti, comme d’autres acteurs noirs, des difficultés à trouver votre place dans ce milieu encore très blanc ?
Oui, en partie. J’ai vu le documentaire La Mort de Danton d’Alice Diop, qui m’a touché. Je n’ai pas vécu exactement ce que le protagoniste a traversé, mais j’ai connu une forme de violence symbolique. Quand je suis arrivé au Conservatoire du 1er arrondissement de Paris, je venais d’un autre univers, avec d’autres références. C’était dur de se sentir compris.
Et comment avez-vous réussi à vous affirmer ?
J’ai eu la chance de tomber sur un prof qui m’a beaucoup aidé. Il m’a dit un jour : “J’ai vu plein de profils similaires mais toi, tu es arrivé avec quelque chose d’unique. Ne perds jamais ça.” Sur le moment, je l’ai mal pris. “Pourquoi me parle-t-il de différence ?” Avec le temps, j’ai compris que c’était une force. Être singulier, c’est précieux dans ce métier.
Quand on vous dit que vous avez une “présence” sur scène ou à l’écran, est-ce que c’est un compliment facile à recevoir ?
Pas toujours. On m’a souvent dit que j’avais une belle présence, or pour un acteur, la présence, ce n’est pas quelque chose qu’il maîtrise. Je me demandais : « Est-ce que je ne suis que ça, juste agréable à regarder ? » C’est déstabilisant. L’œil du spectateur est très subjectif. Il y a des gens qu’on a envie de regarder, d’autres moins, c’est comme ça. Il y a une part qui nous échappe, et je trouve ça finalement très beau.
Vous avez été remarqué dès vos débuts au cinéma, notamment dans À l’abordage. On sent une forme d’évidence quand vous êtes à l’écran. Mais j’imagine que derrière, il y a beaucoup de travail ?
Au départ, je ne comprenais pas bien ce que “travailler” voulait dire pour un acteur. Ce n’est qu’en observant des gens que j’admirais sur les tournées, en les voyant répéter tous les jours avec rigueur malgré leur expérience, que j’ai saisi ce que signifiait réellement être acteur. Mon objectif, c’est de travailler énormément… tout en donnant l’impression de ne pas travailler du tout !
Dans le film Le Répondeur, vous jouiez un personnage dont le métier est justement de prendre la voix des autres, une sorte de mise en abyme de votre métier…
Exactement. C’était très particulier et plaisant à jouer. Ces scènes permettaient de montrer une facette rarement visible du métier d’interprète : le niveau de précision nécessaire même dans les choses les plus simples. Les spectateurs ne voient que le résultat, jamais le travail.
Quand vous étiez jeune acteur, aviez-vous des modèles ou des figures qui vous ont inspirés ?
Le premier acteur qui m’a marqué est Jean-Christophe Folly. S’il jouait dans des films de Claire Denis, je l’ai surtout vu au théâtre, à La Courneuve. Il jouait Créon dans Antigone. Il était incroyable. C’était une personne noire, comme moi, il avait fait le Conservatoire. Je me suis dit : “C’est possible !” Bien sûr, il y a aussi des acteurs comme Denzel Washington, Forest Whitaker ou même Brad Pitt, que j’aime beaucoup. Mais ils sont moins “référents” pour moi, parce qu’ils me paraissent très éloignés.
Est-ce que le cinéma a toujours été dans votre ligne de mire, ou est-ce venu plus tard ?
A la base, je ne pensais qu’au théâtre. J’étais dans l’émerveillement total d’avoir découvert quelque chose qui changeait ma vie. Je ne pensais pas du tout au cinéma. Je crois même que je m’interdisais d’y penser. Ne voyant pas de gens comme moi à l’écran je n’imaginais pas que c’était pour moi.
Justement, pensez-vous que la représentativité au cinéma évolue vraiment ?
L’absence de diversité à l’écran est une énorme anomalie. Un réalisateur a dit un jour qu’il devait “rêver” les gens avant de les mettre dans ses films. Maintenant qu’il croise plus de diversité dans son champ de vision et notamment dans les films, il peut enfin les “rêver”. C’est dingue de se dire que tout dépend de ça, de l’imaginaire des créateurs ! Paris est une ville cosmopolite. Il y a des gens comme moi partout dans la rue.
En tant qu’interprète, cette question de la représentation vous affecte-t-elle ?
J’ai envie de penser mes rôles comme n’importe lequel de mes camarades blancs du Conservatoire. Eux ne se demandent jamais : “Est-ce que je peux me présenter pour tel rôle ?” Ils le font, naturellement. Quand ils regardent un film, ils s’y voient, ils y voient leurs parents, leurs grands-parents. Moi, je n’ai pas ça. Mais si je ne pense qu’à ça, je n’avance pas.
Au-delà de la couleur de peau ou des origines, un acteur est toujours dans une réflexion permanente sur sa place dans le monde, sur comment il sera perçu, désiré…
C’est en effet une question universelle. La place dans le monde, c’est une interrogation profondément humaine. Mon objectif, c’est de parler à tous.
Dans Météors, Tony, votre personnage paraît plus solide que les deux autres héros. Il n'en reste pas moins très ambigu. Comment l’avez-vous composé ?
Tony porte en lui un vrai dilemme moral. Il monte une entreprise qui pollue sa propre région et choisit d'exposer ses copains à des déchets radioactifs. Il se dit : “Autant que ce soit moi qui le fasse, au moins mes proches en profitent.” Je viens d’une cité, donc la question de la réussite est relative. Il y en a qui “s’en sortent” mais qui ont le syndrome de l’imposteur. Tony, il porte ce conflit en lui : il veut rester lié à ses origines pour ne pas se perdre. Et puis C’est difficile de le juger.
Entre les séries, les longs-métrages, le théâtre… , la suite s’annonce chargée ?
Cette année, j’ai eu à peine vingt de jours de vacances. Travailler avec Denis Podalydès m’a inspiré. Il ne s’arrête jamais. Je crois que je suis devenu tout aussi "addict" au travail. Ca me va très bien.
Météors d’Hubert Charuel. Avec : Paul Kircher, Idir Azougli, Salif Cissé… Durée : 1h48. Actuellement au cinéma.







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