La réalisatrice nous raconte la genèse de Elle entend pas la moto, Un documentaire bouleversant né d’une immersion sur 25 ans dans une famille dont deux des trois enfants sont sourds.
Elle entend pas la moto est le fruit d’une relation au long cours avec une jeune femme sourde, Manon, et sa famille. Mais comment s’est passée la première rencontre avec eux voilà déjà près de 25 ans ?
Dominique Fischbach : Je cherchais alors à traiter le handicap du point de vue de la fratrie, dans le cadre d’un sujet à proposer pour l’émission Striptease. Je voulais comprendre précisément comment le handicap résonne et impacte toute une famille, plutôt que de faire un simple portrait. On m’avait parlé de cette famille avec deux enfants sourds, donc j’étais curieuse. Et, en les rencontrant, j’ai eu un coup de cœur immédiat pour Manon. Elle m’a tout de suite captivée : son énergie, sa colère, son humour… L’humour, c’est vraiment essentiel pour moi. Pour pouvoir faire un film avec quelqu’un, il faut qu’on puisse rire ensemble. Et j’ai très vite senti que ce courant- là passait entre nous. Il se trouve en plus que cette petite fille ultra- dynamique traversait un moment dramatique de son existence : elle devait renoncer à la gymnastique, sa passion, à cause de sa surdité. C’est là que je me suis dit qu’il y avait un film possible d’autant plus que toute la famille - la grande sœur, le petit frère, les parents… - a été immédiatement ouverte à cela.
Comment se font alors les premiers contacts ?
Je suis venue avec une petite caméra pour que les choses soient d’emblée très claires. Mais tout s’est alors passé très vite car les événements s’enchaînaient. Cette rapidité aurait pu être un obstacle car elle ne nous laissait pas le temps d’apprendre à nous connaître. Mais j’ai eu une empathie spontanée pour eux et leur amour du cinéma a aussi été un élément essentiel. Ils m’ont toute de suite accueillie avec bienveillance et sans une once de méfiance envers la réalisatrice que je suis.
Une fois le tournage de ce court métrage terminé, vous savez déjà que vous retournerez un jour les filmer ?
Non, pas tout de suite. Je commence d’abord par leur montrer le film qui s’appelle Petite soeur. On échange, ils me disent qu’ils ont apprécié, même si je ne les caresse pas dans le sens du poil. Ce film, c’est comme un miroir qu’on leur tend. Et ils l’ont accepté. A partir de là, on est restés en contact, de loin en loin. On prenait des nouvelles les uns des autres comme au début d’une amitié. Et un jour, j’ai en effet décidé de revenir quand ils m’ont appris que Maxime, le petit frère lui aussi sourd de Manon n’allait pas bien et se posait des questions sur ses études, sa formation. Une fois sur place, j’ai compris la situation et je me suis lancée dans ce qui est devenu le deuxième film, Grande sœur, toujours autour de Manon, mais cette fois autour de sa relation avec son frère. Puis de nouveau, on se perd de vue. Quand j’apprends la mort de Maxime, je leur témoigne évidemment de mon soutien mais je garde mes distances : je ne fais pas partie du cercle intime.
ELLE ENTEND PAS LA MOTO: UN GRAND FILM SUR LA RESILIENCE [CRITIQUE]
Et comment surgit des années plus tard l’idée d’un long métrage ?
Le mot surgissement est tout à fait juste car je ne sais toujours pas pourquoi j’ai repensé ce jour- là à Manon… alors que je me trouvais sur un paddle au milieu d’un lac ! (rires) En tout cas, ça m’a poussée à l’appeler et c’est là qu’elle m’a appris qu’elle était enceinte. Ses mots ont constitué un déclic. Est-ce que ce ne serait pas le bon moment pour que je retourne filmer cette famille ? L’idée m’avait déjà traversé l’esprit mais je ne m’en étais pas senti capable après le drame. J’ai commencé à en parler à Manon puis à sa famille tout entière en leur expliquant que, si je revenais, je ne pourrais pas ignorer Maxime. Et ce d’autant plus que mon deuxième court-métrage m’avait frustrée : trop court pour tout ce qu’il y avait à raconter. Je suis donc allée les voir en leur proposant un film pour le cinéma mêlant leurs vies aujourd’hui et toute la matière accumulée au fil des années.
Ils ont tout de suite accepte ?
Oui, plus vite en tout cas que le temps que je vais mettre à récupérer les droits de mes films ! Ils voulaient témoigner pour d’autres parents. Ce sont des gens généreux, sans narcissisme. Et à partir de là, on a commencé à réfléchir. Car je fais toujours mes films avec les personnes filmées. Je me nourris de nos échanges. Comme cadre du récit, je cherchais une réunion familiale. J’ai d’abord pensé au baptême du bébé de Manon… Mais quand j’ai appelé le curé, ça ne s’est pas très bien passé ! (rires) Et puis la mère de Manon m’a envoyé une carte de vœux avec leur nouveau chalet. Ce fut le déclic ! J’avais mon décor. Ce que m’ont confirmé mes repérages. Un décor à la hauteur de l’histoire que je voulais raconter.
Vous saviez que les parents de Manon avaient autant d’archives personnelles filmées ?
Pas du tout ! C’est quand je lui ai parlé de l'idée d'un film pour le grand écran que la mère de Manon est allée chercher une boîte à chaussures pleine de mini-DV. Et là je découvre des images intimes, fortes et incroyablement cadrées. Un joyau inestimable. Je pense que filmer a été pour eux leur manière d’accompagner la croissance de leurs enfants mais aussi de se protéger de tout ce qu’ils traversaient par quelque chose de ludique. Car il y a énormément de situations très drôles dans ces archives
Quand vous entamez le tournage, vous avez l’arc du documentaire en tête ?
J’ai toujours une fin en tête. Mais sans être certaine que ce sera la « vraie » fin. C’est indispensable pour rassurer mes collaborateurs mais aussi pour moi. J’ai besoin de ce cadre maîtrisé pour trouver l’inspiration qui va venir tout bousculer et improviser. Pour pouvoir saisir aussi tout ce qui se passe, rebondir. De toute façon, il y a des contraintes en permanence dans ce type de tournage. On ne maîtrise pas grand chose. Au montage, je suis plus posée. Tout est là. Je peux construire et me laisser inspirer.
Combien êtes vous en tout sur le tournage ?
Je suis accompagnée par un chef opérateur, un ingénieur du son mais aussi une interprète en langue des signes pour que Manon se fatigue moins. Ce n'était pas pour elle, mais pour faciliter nos échanges. Car lire sur les lèvres demande une concentration énorme.
La grande sœur de Manon ne viendra jamais à cette réunion de famille, bien qu’elle soit évidemment très présente en archives. C’est quelque chose dont vous vous doutiez ?
Je suis d’un tempérament optimiste donc j’ai espéré jusqu’au bout. Comme j'espère toujours que le réel va être plus fort que ce que j’ai imaginé. Et c’est au montage que j'ai joué avec son absence. Parce que là j'avais du recul sur cette situation alors que sur le tournage, je suis dans l’émotion du moment, tout en essayant de garder ma ligne dramaturgique. Comme si j’avais, pendant cette espace de temps- là, une espèce de double cerveau.
Elle entend pas la moto. De Dominique Fischach. Durée : 1h34. Sortie le 10 décembre







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