Tilda Swinton dans Memoria (2021)
Kick the Machine Films/Burning/Anna Sanders Films/Match Factory Productions/ZDF/Arte/Piano 2021

Onze ans après sa Palme d’or, le Thaïlandais est reparti cette année de la croisette avec un Prix du Jury pour Memoria, un film vertigineux habité par Tilda Swinton. Entretien avec "Joe".

Aux journalistes qui peinent à énoncer correctement son nom, oubliant systématiquement une syllabe, sachez que le thaïlandais Apichatpong Weerasethakul s’est lui-même surnommé "Joe". Dont acte. Joe, palmé en 2010 par un Tim Burton extatique après la projection de Oncle Boonmee, propose un cinéma sensoriel où le récit comme les personnages, ne sont pas assujettis à la dictature d’une dramaturgie classique. Ici, les vibrations suffisent à habiter un cadre pour en prendre possession. Entrer dans un film du Thaïlandais c’est d’abord accepter ce pacte avec l’inconscient. Memoria est son premier long-métrage tourné en dehors de son pays natal, en l’occurrence ici en Colombie, mais comme chez lui, tout procède d’un ensorcellement, les frontières s’évaporent. Le territoire de Memoria c’est Tilda Swinton que Joe filme comme une présence divine. Son personnage porte le nom d’un personnage secondaire du thriller fantastique de Jacques Tourneur, Vaudou (1943) : Jessica Holland. Jessica est écossaise, cultive des orchidées. Nous la trouvons à Bogota, perturbée par un bruit violent qu’elle seule a pu entendre : « BANG ! » Elle va dès lors essayer de le recréer pour en saisir la portée et ainsi explorer sa propre mémoire. Cet entretien a été réalisé en plein raout cannois dans un hôtel forcément rutilant. Mais ici ou ailleurs, Apichatpong Weerasethakul, 51 ans, ne se départ pas de sa douceur zen…

Le fait de réaliser votre film loin de la Thaïlande, a-t-il changé votre approche ?  

Apichatpong Weerasethakul : Tous mes films sont des mystères qui se dévoilent à moi-même une fois réalisés. Celui-ci peut-être plus que les autres car je ne connaissais pas l’endroit où il a été tourné, ni le langage ou l’histoire du pays… Quelque part, c’était une façon d’accueillir l’inconnu. Une fois que nous amorçons un tournage, les choses adviennent et s’imposent à vous. C’est le personnage principal, Jessica, qui prend possession ici du film. Il a fallu que je la regarde se déplacer, car ce qui intéresse avant tout un cinéaste, c’est le mouvement d’un corps.

Quel est l’origine de Memoria ?

Avec Tilda nous voulions tourner ensemble depuis de nombreuses années, mais il fallait une histoire pour que les choses puissent s’incarner. Je savais qu’elle avait vu et aimé Tropical Malady (2004), mais à l’époque, moi, jeune cinéaste thaïlandais, je ne m’imaginais pas travailler avec elle. Bref, pour trouver le bon chemin, je suis parti de ma propre expérience. Lors d’un voyage en Colombie, j’ai moi-même entendu un bruit intérieur, un énorme « bang ! » Cela m’est arrivé un matin, très tôt.  Ce n’était pas un son mais plutôt une sensation qui n’était pas particulièrement douloureuse. Outre cette expérience intrigante, la découverte de la Colombie et de la puissance de ses paysages, a été fondatrice. Comment relier tout ça ? Très vite cette idée de mémoire m’est apparue. J’allais suivre un personnage qui allait essayer de reconstruire la sienne ou plutôt d’entrer en interaction avec elle.   

Quelle est la fonction de la mémoire dans votre démarche de cinéaste ?

J’ai une très mauvaise mémoire, j’oublie toujours tout. C’est pour cela d’ailleurs que je fais des films, pour capturer quelque chose qui par nature m’échapperait. La mémoire ne m’obsède pas plus que ça dans mon quotidien, ce serait même tout l’inverse puisque j’essaie au maximum de me détacher du passé. Le processus créatif implique toutefois de capturer un moment, de figer quelque chose et donc de l’inscrire dans le passé. Il y a donc une sorte de clash intérieur. Reste à trouver la bonne façon de créer quelque chose d’artificiel. Tout au cinéma n’est qu’illusion.

A quand remonte votre intérêt pour Tilda Swinton ?

Depuis ma découverte des films de Derek Jarman dans les années 80 et 90. Le film Orlando (Sally Potter, 1992) adaptation du célèbre roman de Virginia Woolf, m’avait aussi beaucoup impressionné. En fait, c’est à peu près tout puisque depuis l’âge de 27 ans, c’est-à-dire à partir du moment où je suis devenu réalisateur, je ne vais plus au cinéma. Bizarrement, les films ne me « parlent » pas beaucoup, je préfère la lecture. Pour Memoria, Tilda est aussi productrice, sa place au sein du processus était donc primordiale. Elle n’a toutefois jamais essayé d’interférer dans mes choix. Elle a, par exemple, accepté de se laisser pousser ses cheveux. Elle a également appris à parler espagnol, s’est immergée dans l’espace du film.

On imagine que son implication a été totale ?

Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ! Tilda a perdu son père avant le tournage. Cette blessure a rejailli dans la fabrication du film. Ainsi, dans la séquence finale, nous pouvons entendre Tilda qui tente de communiquer son père. C’était très beau et intime. Très généreux de sa part aussi.

Y avait-il un scénario complet du film au moment du tournage ?

Bien-sûr. Le budget du film n’était pas énorme et ne pouvions donc pas nous permettre d’avancer à l’aveugle. Plusieurs pays nous ont aidés pour le financement. Les commissions exigeaient un script pour décider si elles allaient nous suivre ou pas. Au départ, je n’avais que trente pages mais ils trouvaient ça trop court. J’ai donc retravaillé. J’avais même un story-board et un découpage très précis des séquences.

Il n’empêche que Memoria donne une impression de grande liberté…

Un film c’est d’abord un geste personnel. Au montage, le film parvient à trouver son propre rythme. Il respire tout seul. Un film est une personne à part entière, qui ressent des choses. Parfois, la narration du film s’interrompt pour prendre le temps de ressentir des choses… Le cinéma me permet d’écouter le monde, que ce soit le bruit des voitures en pleine ville, un insecte dans la nature ou une simple respiration…

Parlez-nous du film de Jacques Tourneur, Vaudou (1943) qui sert de référence à Memoria ?

Jessica Holland, nom d’une des héroïnes du film de Tourneur, est la première à être envoutée par une force à priori maléfique. J’ai observé sa manière de se déplacer dans l’espace guidée par le rythme binaire des percussions. Vaudou est un film qui parle aussi de colonialisme, comment des occidentaux cherchent à s’approprier une culture ou du moins à la conformer à la leur. Le personnage de Tilda dans Memoria porte le même nom, c’est une sorte de réincarnation. Lors de la présentation officielle du film à Cannes, Tilda est venue habillée en blanc en référence à la tenue de l’héroïne de Vaudou

Memoria d’Apichatpong Weerasethakul. Avec : Tilda Swinton, Jeanne Balibar, Daneil Giménez Cacho… 2h16. Sortie le 17 novembre.


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