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C’est à l’occasion de la promotion DVD d’Un Poison violent de Katell Quillévéré que Galabru nous avait accordé cette interview hénaaaurme et hors norme.

Cette interview est d’abord parue dans le numéro de mars 2011 de Brazil

On vous parle toujours, en interview, du Juge et l’assassin de Bertrand Tavernier - votre premier grand rôle sérieux pour lequel vous avez obtenu un César – tout en dénigrant ou en vous faisant dénigrer les tonnes de « nanars » que vous avez tournés. Hors moi j’ai été élevé avec ces comédies, j’adore ça ! C’est donc de ça dont je voudrais parler.
Vous savez, les jugements sont bizarres des fois. Ces petites farces que l’on tournait, ce n’était pas plus con qu’autre chose. Je pense que chaque jour de notre vie il y a un moment pour le divertissement. C’est normaaaal ! Un jeu de mot foireux, une plaisanterie grasse, tout le monde le fait ! Et les gens s’amusent de ça, y compris dans les milieux très « relevés ». Comme disait Paul Valery en regardant tous les bouquins qu’il avait écrits : « Tout ça, ça ne vaut pas un beau cul ! ». Mais ça n’existe plus vraiment tous ces films que l’on appelait dédaigneusement « franchouillards ». Pourtant le public est toujours là ! Il ne faut pas oublier qu’il y a 75% de la population qui VEUT ce genre de films. D’où vient le fait que les gens me demandent sans cesse pourquoi j’ai tourné beaucoup de nanars. Parce que j’en ai vu, moi, des camarades partir en Italie pour aller jouer des meeeerdes !

Les six nanars incontournables de Michel Galabru

Même Marielle, Rochefort…
On était d’ailleurs dans Les Pieds nickelés (NB : dans un film de Jean-Claude Chambon. 1964). C’était innommaaaaable ! On avait un jeune metteur en scène qui, le pauvre, n’avait jamais fait de film. Il était en fait l’époux de l’héritière des droits des Pieds nickelés. On s’est retrouvés, Marielle, moi et Charles Denner, face au metteur en scène. Il nous racontait son adaptation qui était vraiment désolante, et moi je jouais les faux derch’ parce que je ne pensais qu’au chèque. Mais je n’étais pas le seul hein ! Serrault, il a quand même fait vingt ans de merde. Je le sais, j’étais dans les mêmes films que lui ! Bref. Et Marielle, qui écoutait aussi dans un état catatonique, se redresse d’un coup complètement ensommeillé et dit « Non seulement ça ne m’amuse pas, mais en plus, ça ne m’intéresse pas ! ». A ce moment, un fou rire me prend. Je ne pouvais plus m’arrêter. Mais ça ne m’a pas démonté puisque j’ai fait le film. Marielle, lui, ne l’a pas fait et c’est Rochefort qui l’a remplacé sur les conseils étranges de Belmondo. Et quand Rochefort a vu les premiers rushes, il m’a juste dit : « Michel, rassures toi, au moins ce n’est pas vulgaire ! ». Quand j’ai montré le film des années plus tard à mes enfants et à leurs copains, ils n’ont pas tenu cinq minutes (rires).

Mais je les aime bien ces films là ! Les films de Raoul André comme Ces messieurs de la famille ou Y’a un os dans la moulinette. Tous ces films avec Poiret, Serrault, Darry Cowl, Maria Pacôme… D’ailleurs, qui était ce Raoul André ?
En fait les producteurs le voulaient car il tournait très vite. Il ne faisait pas perdre d’argent. Si vous demandiez d’aller pisser pendant le tournage il répondait « non ! » du tac au tac (rires). Un jour il vient me voir pour me proposer une parodie du film avec Brando … comment ça s’appelait déjà … où il mettait du beurre…

Le dernier tango à Paris. … Ah mais bien sûr : vous avez fait la Dernière bourrée à Paris avec lui !
C’est ça ! Il me propose tout fier La Dernière bourrée à Paris ! Incroyaaaable ! (il se marre)

J’adorais Marion Game dans le film. En plus elle était à presque poil sur l’affiche !
… et on demandait souvent à Raoul André s’il n’avait pas honte de tourner tous ces nanars (NB : Le Bourgeois gentil mec, Le Grand Bidule, La Kermesse érotique). D’autant plus qu’il était l’époux d’une actrice de renom qui s’était retiré du métier pour ouvrir une teinturerie. Je ne me souviens plus de son nom… (vérification après l’interview : il s’agit de Louise Carletti qui avait tourné une trentaine de films populaires méconnus entre 1937 et 1965 comme l’Esclave blanche, le Club  des Soupirants, l’assassin est à l’écoute et le dytique : les Pépées font la loi/ les Pépées au service secret).

Je sais pas…(au hasard total)… Gaby Morlay ?
Nooon ! … Ah mais par contre j’ai tourné une merde avec Gaby Morlay !  Un truc avec des chats qui n’est jamais sorti ! Une véritable connerie…  Comme je n’avais plus d’argent et que ma femme me demandait en boucle « ou part-on en vacances avec les enfants ? », j’ai accepté ce film qui se tournait sur la côte d’Azur. J’ai donc emmené ma petite famille. Y compris la fille au pair ! Et quand j’ai vu tout le monde en maillot sur la plage, ça a été une des plus grandes satisfactions de ma vie. Je me suis dit : « Ca y est, je suis sauvé pour l’été ! ».

« Je n’ai jamais regardé les Gendarme »

Quand vous tourniez sous la direction de Jean Girault ou Raoul André, vous improvisiez ?
Un peu, oui, mais fallait toujours demander la permission. On ne pouvait pas déconner librement. Dans un Gendarme, De Funès a insisté auprès de Jean Girault pour dire cette phrase dans une scène ou il est ému face à Claude Gensac : « J’ai envie de faire pipi ». Au début Girault ne voulait pas, puis il a fini par acquiescer. Mais je ne les ai jamais regardés les Gendarme… Ca ne me passionnait pas. En plus, il y en avait qui étaient quand même très mauvais! Je pense qu’on rigolait plus sur le plateau qu’au résultat final !

Mais c’est ça qui est bien justement ! On ressent cette complicité
Peut être… C’est vrai que De Funès en avait des crises de fou rire. Mais si les Gendarme ont eu un tel succès, c’est grâce à Louis qui avait sur se créer un vrai personnage. Parce qu’attention, De Funès n’avait pas beaucoup de sensibilité. Il le reconnaissait lui même d’ailleurs. Il n’était pas bien outillé pour le drame par exemple. Il était entouré d’acteurs qui pouvaient tout jouer mais qui n’avaient pas ce don spécial de créer « quelque chose ». Et De Funès, c’est ça : il a créé le français moyen, veule et lâche quand il est faible et méchant et irascible quand il est puissant. Ca l’amusait beaucoup de faire ça ! Pour un de ses films, il s’était fait ainsi importer d’Italie un effet spécial qui lui gonflait le crâne pour les besoins d’une séquence où il disait : « La France ne me suffit plus, il me faut le monde ! ». L’idée venait de lui. Et c’est ce genre de créations, entièrement inventées par sa personne, qui accrochaint le public. Il ne faut pas l’oublier !

Quand vous tournez dans les Ch’tis face aux comiques d’aujourd’hui comme Kad Merad ou Danny Boon, y voyez-vous l’équivalent de votre bande de l’époque comme Poiret, Serrault, Jean Yanne, Francis Blanche… ?
Ce sont de bons acteurs qui plaisent au public, mais l’équivalent exact, peut être pas, non. Pour moi les grands de mon époque c’était Michel Serrault (après vingt ans de gadoue !) ou Michel Bouquet. Mais il y quand même un grand fossé entre les différentes générations. Quand j’avais douze ans, qui je voyais au cinéma ? Les monstre sacrés : Raimu ! Michel Simon ! Harry Baur ! Fernandel ! Louis Jouvet ! Bourvil ! … Et qu’est ce qu’un monstre sacré ? Hé bien Raimu, quand il joue César dans Marius de Pagnol, il est plus que le personnage : c’est tout Marseille qu’il synthétise. Toute la Provence ! J’appelle ça des « acteurs symboliques ». Quand Harry Baur joue dans Volpone, il symbolise magnifiquement l’avarice du riche marchand face à Louis Jouvet,  qui, lui, symbolise parfaitement le cynisme. Aaaah Jouvet… J’ai été l’un de ses élèves et il n’était pas commode… Et quand on demandait à Charlie Chaplin quel était le comique qu’il admirait le plus, il répondait Fernandel. Mais bon… il n’était pas très intelligent Fernandel. Mais il m’aimait bien. J’ai fait quatre/cinq films avec lui. Fallait juste pas déborder sur son jeu !

Fallait pas lui voler les scènes !  J’adorais ces sorties de cadre, le menton en avant…
C’était un cabot marseillais qui était aussi un génie du rire. Ce qui ne l’empêchait pas de répéter dans les coins très sérieusement. Il n’y a que Pagnol qui savait le tenir quand il jouait des rôles plus dramatiques comme Regain ou La Fille du puisatier. Avec mon frère on avait été voir Les Cinq sous de Lavarède (NB: de Maurice Cammage, 1939. Un des meilleurs Fernandel d’avant guerre) dans un cinéma de la rue de Passy. Nos parents nous cherchaient partout. Parce qu’on était entré à la séance de deux heures pour ressortir à minuit. On était resté à toutes les séances ! … Mais Jules Berry aussi était un monstre sacré !

Certes, mais il faisait des anti sèches de ses dialogues sur ses manches de chemise !
Oh vous savez, Depardieu fait ça aussi ! Mais il n’y a plus eu de monstres sacrés comme ça après la guerre. Excepté peut être Michel Serrault. Même Jean Poiret n’était pas un « monstre »…

Mais vous, vous n’estimez pas en être un ?
(pleurant de rire) Mais non ! Vous êtes fou ! Jamais de la vie. Nous sommes tous d’autres « formes » d’acteurs.

Mais pourquoi les « monstres sacrés » étaient mieux… avant ?
Vaste question ! Pourquoi alors y a t-il eu Mauriac, Paul Claudel ou Montherlant lorsqu’aujourd’hui on a … Houellebecq ? Pour y avait-il Pétain ou le Maréchal Foch ? Pourquoi y avait il Renoir, Monnet ... ?

C’est peut être une question de générations ….
(moqueur et l’œil rieur) Vous êtes de la génération des minaaaaables vous !

« Quand on a commencé à m’imiter, je tombais des nues »

Exactement ! Du coup, la génération d’après sera encore plus minable ! Parce que même si j’aime bien Kad Merad ou Danny Boon,  je pense qu’ils ne valent pas Serrault, Poiret, Darry Cowl, Francis Blanche ou … Michel Galabru !
C’est également vrai pour moi. Quand je regarde Ils étaient neuf célibataires de Sacha Guitry, aucune actrice d’aujourd’hui n’arrive à la cheville des grandes  « duègnes » comme Marguerite Deval, Marguerite Pierry, Marguerite Moreno, Pauline Carton… Parce que tous ces gens que je cite avaient une musique tellement personnelle en eux que l’on peut les imiter encore ! A mes débuts, j’étais imitateur pour les parents et les amis et (il prend l’intonation de Louis Jouvet) … « Je peux vous faire Jouveeeet ! ». Un jour une jeune actrice/ étudiante répétait une pièce devant lui ou elle disait cette phrase : « Mais ou suis je ? ». Et Jouvet de répondre : (Galabru avec l’accent de Jouvet) : « Au conservatoire ma petite … mais plus pour longtemps ! ».

Et moi je peux vous  imiter vous ! D’où vient cette façon de jouer, cet accent, cette insistance sur les voyelles ? J’ai l’impression que ça a démarré avec les Gendarme. Comme si vous exagériez votre phrasé face à De Funès pour essayer de le faire rire…
He ben non ! Je n’ai jamais fait de calcul pour élaborer ce langage spécial. Je ne m’en suis rendu compte que bien après. Quand on a commencé à m’imiter, je tombais des nues. La première fois que je me suis entendu à la radio, j’ai trouvé ça tellement atroce que j’ai eu un mal de tête et que je suis parti me coucher ! J’ai d’ailleurs eu droit un jour à un mauvais papier de René Barjavel après une représentation. Il disait « Je n’aime pas du tout le comique de Michel Galabru. Tout est truqué ». Idem à la sortie du conservatoire où j’ai remplacé Robert Lamoureux dans des sketchs à la radio. Là aussi, à cause de cette voix, on m’a dit : « Ah mais il ne faut pas parler comme ça ! » En fait, vous ne savez pas vraiment l’effet que vous faites. Vous pouvez vous regardez dans la glace mille fois ou vous entendre cent fois, vous ne saurez jamais vraiment ce que vous produisez sur les autres.
Mais pour en revenir à la disparition des monstres sacrés, plein d’acteurs jouent bien, certes, mais ils ne jouent que des personnages. Genre un «  Monsieur Durand ». Sauf que ceux dont je vous parle pouvaient jouer tous les « Monsieur Durand » du monde.

Peut être parce que tous ces acteurs avaient commencé dans le théâtre et le cabaret. Alors que ceux d’aujourd’hui, pour beaucoup, viennent principalement de la télé.
C’est peut-être aussi une affaire d’ADN ! (Il se met à faire un parallèle avec des rongeurs) Regardez le campagnol des prairies, il est fidèle à sa femme, à son terrier, à ses petits. Alors que le campagnol des montagnes, il court la gueuze le salaud ! Une prof qui faisait un cours sur le cerveau à la Sorbonne expliquait que l’on avait tous dans le crâne un produit chimique. Ainsi, un type qui est toujours joyeux, c’est parce qu’il a de la sérotonine dans le cerveau ! Et un type qui est homo, il l’est déjà dans le ventre de sa mère ! (hurlant) DANS LE VENTRE DE SA MEEEEERE ! Quand celle ci accouche, il sort en faisant « houuuu » (Galabru imite un homo façon Serrault dans la Cage aux folles !). Voyez !

Vous êtes nostalgique du passé, de vos potes disparus ?
Evidemment ! Presque tous les copains sont morts. Surtout à l’âge que j’ai. Et je trouve ça dégueulasse ! (Galabru s’énerve contre Dieu). On dit de lui « créateur du ciel et de la terre »… Alors ça veut dire qu’il a créé le SIDA ! Alors il a créé la lèpre !  Alors il a créé la peste ! Il nous a mis sur une terre inhospitalièèèère. Avec des volcans en éruption ! Des typhons ! Des ouragans ! DES EPIDEMIIIIES ! Et on dit que Dieu est « bon » ? Je suis dans une période de révolte. Je pensais encore ce matin à mes amis qui sont morts. Les pauvres ! Ils étaient joyeux ! On riait. Et Dieu me les a tués d’une façon dégueulasse. En les faisant pourrir dans la terre, rongé par les vers …. (se reprenant en s’adressant à son assistante tout en rigolant) Je m’excuse hein… Donc il n’est pas BEAU au sens ou nous l’entendons !

Du coup, vous n’allez pas à la messe j’imagine ?
Oh noooon ! J’ai été à l’église toute mon enfance. Et j’y ai cru. Ma mère était très catho. Quand je commençais à avoir des doutes, mon père, qui n’était pas croyant, me disait : « arrête Michel, tu fais de la peine à ta mère ». Pour elle, il fermait sa gueule sur Dieu. Il allait quand même à l’église, certes, mais en restant droit sur son siège. Juste pour faire plaisir à ma mère. Et quand on lui posait des questions sur ses croyances religieuses, il répondait : « je suis juste humble. Je ne comprends rien à tout ça, donc je ferme ma gueule ! ». Et il avait raison le bougre ! Et moi, si je ne la ferme pas, c’est parce que je suis dans une période de vengeance contre Dieu. 

Je vous suis entièrement sur ce terrain …
A ben oui. On vit sur une boule inhospitalière avec Dieu qui décide de savoir qui ira au ciel ou en enfer ! Et il  a l’air de s’amuser à ce petit jeu en plus ! Comme s’il était aux courses !!! Mais il n’a pas d’autre chose à braaaaanler ???

Les films posthumes de Michel Galabru