Photo de Maestro, de Bradley Cooper
Netflix

Acteur irrésistible, réalisateur virtuose : Bradley Cooper assoit son statut d'auteur et de showman total avec ce portrait du légendaire chef d'orchestre.

Bradley Cooper est "né" en tant que réalisateur à Venise, il y a cinq ans, avec A Star Is Born. Et c'est de nouveau à la Mostra qu'il vient confirmer cette année qu'il est un cinéaste qui compte, avec son deuxième film, Maestro, biopic de Leonard Bernstein qui sera visible sur Netflix en décembre. En soutien à la grève des scénaristes et des acteurs hollywoodiens, Cooper n'a pas fait le déplacement jusqu'au Lido, mais son film parle pour lui. Au cas où certains en auraient douté, A Star Is Born n'était pas un one shot. Pas un caprice d'acteur qui réalise un film pour se dégourdir les jambes entre deux rôles.

En se penchant aujourd'hui sur la vie de Bernstein, musicien, chef d'orchestre, pédagogue adoré (grâce à ses concerts télé à destination des enfants), compositeur de West Side Story (son grand titre de gloire en France), Cooper enfonce le clou de ses obsessions thématiques, qu'il explore comme réalisateur mais également au fil de sa carrière d'acteur (voir le récent Nightmare Alley). Comme A Star Is Born, dont il remâche et reformule les grands thèmes, Maestro est une réflexion sur l'identité morcelée des professionnels du spectacle, ces performers aux vies déphasées, "splittées", qui tentent de conjuguer leurs faces publiques et privées, et se perdent parfois en chemin. Une aventure encore plus sublime et douloureuse quand on la vit à deux, en amoureux.

Maestro : Bradley Cooper et Carey Mulligan
Netflix

La figure de Leonard Bernstein est un os particulièrement intéressant à ronger pour Cooper, le personnage étant aussi frappant pour sa "schizophrénie" artistique (c'est le terme qu'employait le musicien lors d'une interview télé reconstituée dans le film), que son refus farouche d'être assigné à une seule identité, lui qui était bisexuel, mais aussi un Juif dont la famille originaire d'Ukraine lui suggérait d'américaniser son nom, afin de pouvoir mener la brillante carrière qui lui était promise. Le film, gorgé de la même vibration sentimentale que A Star Is Born, s'enroule autour de l'histoire d'amour entre Bernstein et sa femme, l'actrice d'origine chilienne Felicia Montealegre (Carey Mulligan, renversante), et prend la forme d'un kaléidoscope virtuose, qui évoque un peu Lenny, le biopic-puzzle de Lenny Bruce par Bob Fosse.

Alternant noir et blanc et couleurs, le récit zappe d'un épisode de la vie de Leonard Bernstein à l'autre, fuit comme la peste les conventions du biopic bien ordonné, s'autorise à l'occasion de délicieuses petites mises en abyme (Bernstein est propulsé dans sa comédie musicale On The Town), préfère faire l'impasse sur les passages obligés (on ne voit pas les fameuses émissions télé pour les bambins, et si West Side Story est cité, c'est de façon décalé) et alterne les instantanés très brefs, donnant une sensation de tourbillon, et les longues scènes, de dialogues ou musicales, qui opèrent comme des temps d'arrêt dans le déroulé biographique, et permettent de prendre soudain la mesure du génie de Bernstein, ou de la gravité des blessures intimes des personnages.

L'investissement artistique absolu de Bradley Cooper, quand on prend un peu de recul, donne le tournis : capable de livrer une impressionnante performance "mimétique" (que l'Académie des Oscars devrait adorer), il est également le producteur et le co-scénariste du film (avec Josh Singer, co-scénariste de First Man et Pentagon Papers). En tant que réalisateur, il se montre à l'aise dans tous les registres qu'il aborde ici, du screwball swinguant au drame cassavetien. On est très curieux de savoir ce que le très mélomane Président du jury de la Mostra, un certain Damien Chazelle, va penser de tout ça.

Maestro, de Bradley Cooper, avec Bradley Cooper, Carey Mulligan, Maya Hawke… Sur Netflix le 20 décembre.